Liliane, l’indépendance farouche

Un coup de rouge et ça va déjà mieux. Liliane ne sort jamais sans son rouge à lèvres, sous toutes les teintes, pourvu qu’il se voie ! Une habitude devenue indispensable, comme un rituel qui marque le début de toute nouvelle journée « Ça, et le café le matin, même si c’est pas bien, je ne peux pas m’en passer ».
Liliane est psychologue clinicienne dans un EPHAD des Bouches du Rhône. Un métier qu’elle n’a pas toujours exercé, mais qu’elle aime parce qu’elle l’a choisi, cherché et provoqué.
Du haut de son mètre cinquante-huit et de ses 62 ans, Liliane fait partie de cette génération de femmes qui ont élevé leurs enfants dans la quête de l’épanouissement, et en a profité pour s’appliquer cette doctrine à elle-même. Elle a donc changé de vie, en cours de route.

Reprendre des études à presque 50 ans, avec deux ados à la maison et un travail à temps plein qui occupe ses journées relève du sacré challenge. Mais Liliane a, semble-t-il, une certaine capacité de résistance à l’effort. « Je pense que je suis dans la catégorie des gens résilients» dit-elle.
En psychologie, la résilience est un phénomène qui consiste à pouvoir revenir d’un état de stress post-traumatique. Et la comparaison est loin d’être galvaudée, dans le cas présent.

Issue d’une famille originaire du Lot-et-Garonne profond, Liliane est née à Casablanca, au Maroc. Elle est l’aînée de ses 4 frères et a grandi au Passage d’Agen.  Elle garde de ces années passées en porte d’Aquitaine un souvenir d’une période fadasse, faite de restrictions et sans grand intérêt. « J’ai appris à aimer la lecture parce que je n’avais le droit de faire que ça. Et le vélo aussi, parce que j’allais à l’école en pédalant. Je culminais à 20 kilomètres par jour, ça laisse des traces ». Chargée de s’occuper de ses frères, Liliane a grandi en se disant qu’elle avait bien le temps pour faire des enfants, et que si elle devait en avoir un jour, il n’y avait vraiment pas le feu.
Sa priorité a très rapidement été de se « tirer » comme elle le dit si bien, vite et loin, histoire de commencer enfin à profiter de cette vie qui avait l’air intéressant uniquement chez les autres.
Le bac en poche, elle est inscrite de force dans une école de secrétariat bilingue. Contrainte certes, mais avec des ressources, Liliane y voit l’opportunité qu’elle attendait : passer un an à l’étranger pour parfaire son anglais.
Assurément futée et déjà animée d’un bon goût indéniable, Liliane choisit Londres. Elle a 19 ans, les cheveux longs, bouclés et châtains, cet air mutin qui ne la quitte pas, et saute à pied joints vers l’inconnu : « Je me revois sur le quai de la gare d’Agen avec le train qui démarre, moi qui saute dedans et cette phrase dans ma tête « Je pars à Londres » qui raisonnait comme « j’attaque la vie » et qui tournait en boucle ».
Là-bas, elle va tout découvrir : la mode, la culture, les sorties, la fumette, la cuisine épicée, la vie, l’amour… L’amour : le tout premier, celui qui reste et qui marque « Il s’appelait Marwan, il était Palestinien et faisait des études de médecine. J’ai mis des années à l’oublier ». Des années de retour en France qu’elle passera à Mulhouse, en Alsace « Je suis rentrée, pour repartir. Je me suis pointée dans le bureau du directeur de ma formation en secrétariat, j’ai déchiré mon dossier, et je me suis tirée le plus loin possible de chez moi ».

« Je déconseille à quiconque l’abus du mélange bière-cognac »

Mulhouse donc, et des études en LEA, passées à bouquiner, et à faire de nouvelles découvertes : la bière, les asperges et la carnaval de Bâle (sic) « J’ai passé 4 années avec une vie assez désordonnée, tout en étudiant pas mal. Et puis j’ai profité d’un stage de fin d’étude en Allemagne pour m’y installer ».
A Francfort-sur-le-Main, Liliane parfait ses connaissances en bière, non sans fierté « Je pouvais reconnaître une bière blonde, brune, du Sud ou du Nord les yeux fermés » et connaît la seule et unique cuite de sa vie : « Je déconseille à quiconque l’abus du mélange bière-cognac, sauf si vous êtes allemand. Eux, ils sont capables de se rouler par terre un soir entre collègues, et de servir du « Fräulein » et du « Herr » sans sourciller le lendemain ! ». Et l’amour qui se pointe à nouveau, sous les traits de Boyer, un marin, artiste sur les bords et franchement barbu, avec un faux air de Che Guevara « J’avais posé ma démission, je savais que j’allais partir. Dès les premières minutes je me suis dit « mais pourquoi je rencontre ce type maintenant ? » on a vécu une super histoire mais à distance ».
De retour en France, Liliane s’installe à Bordeaux, elle travaille au Crédit Agricole du Sud-Ouest. Boyer vient la voir de temps en temps mais elle sait qu’elle ne pourra pas tenir le rythme comme ça à la longue « A la mort de mon frère en novembre 1981, j’ai décidé d’arrêter les frais, je ne pouvais pas souffrir sur plusieurs fronts ». Liliane a la rupture franche et définitive. Elle tourne une page non sans mal mais définitivement. Un trait de personnalité qui la caractérise et qui la fait souvent passer pour l’intransigeante, la « totalitaire ». Mais elle est comme ça, elle ne badine pas avec les sentiments.

Liliane s’est mariée et a eu deux enfants avec Jean-Jacques, rencontré au Crédit Agricole. Jean-Jacques aime la randonnée « J’ai flashé sur ses mollets ! », il est présent, et a beaucoup de points communs avec elle.
Elle le rencontre à 28 ans, et se marie à 30. Ils s’installent ensemble à Paris, et leur fille naît en mai 1985, soit 9 mois après leur mariage, révélant un timing parfait dans l’équation mariage + 30 ans = bébé-vite.  « L’arrivée de mon premier enfant m’a donné une autre dimension. Je me suis sentie femme et je me suis éclatée. L’ambiance dans mon couple s’est dégradée mais je voulais un deuxième enfant. Malgré notre déménagement dans le Sud et la naissance de notre fils, rien n’allait plus ».
Jean-Jacques et Liliane ont beaucoup de points communs et le même profil professionnel : ils travaillent dans la banque et son carriéristes, tous les deux. Quand Jean-Jacques demande à Liliane de renoncer au poste qu’elle occupe pour le suivre, elle refuse, et leur séparation suit peu de temps après « J’aurais dû renoncer à mon travail, et l’idée de dépendre financièrement d’un homme m’insupportait : je me voyais comme ma mère ». En 1988, à 34 ans, en bonne femme des années 80, Liliane est désormais une mère qui travaille et élève deux enfants, en bas âge.

Désormais moins libre de ses choix et pensant en priorité à ses enfants, elle doit faire des concessions professionnelles. Se ruiner en nounou, aménager son temps de travail, boucler les fins de mois, deviennent ses préoccupations essentielles. Être une mère célibataire ne fait pas briller le CV « Mes obligations étant différentes, à chaque nouveau job que je trouvais, je m’enfonçais un peu plus dans le moins bien ». S’ajoute à ça, une décennie de calamités sentimentales : une mauvaise rencontre, des coups, de la violence, du harcèlement et un combat qui durera des années pour s’éloigner de cet homme toxique. Puis une nouvelle rencontre, plutôt jolie celle-ci, mais trop courte car brutalement interrompue. Et la voilà giflée par un nouveau revers.
Le deuil.
Le vrai. Pas celui des fins d’histoire où on dit nonchalamment à trois copines autour d’un verre « Ça ira mieux dans quelques semaines, il faut que je fasse mon deuil ». Non, le deuil véritable, celui qui réveille les angoisses d’abandon, qui anéantit tout espoir, qui creuse les traits, vole la parole, coupe l’appétit, ôte le sommeil, scie les jambes et rappelle que la vie peut-être une chienne, quand elle veut.
« C’était quand même une vie de merde ! », ponctue-t-elle, 20 ans plus tard, dans un éclat de rire.
Une vie de merde, certes, mais qui ne la terrassera pas. De un, parce qu’elle n’a pas le choix, et de deux, parce que Liliane est une combattante. Féroce et tenace.
A 42 ans et deux pré-ados sur les bras, Liliane se tire à nouveau et refait sa vie, un peu plus loin, en Vaucluse.

« Je ne vais quand même pas rester comme ça à me faire suer toute ma vie ! »

« Après mon deuil, j’ai encore tenté 2-3 histoires mais j’ai très vite laissé tomber et tiré le rideau, d’un commun accord avec moi-même ».
Incapable de renoncer à ce foutu épanouissement qui l’envoie se faire voir depuis des lustres « Je ne vais quand même pas rester comme ça à me faire suer toute ma vie ! », Liliane cherche des réponses, et, comme un second souffle, s’éveille à l’aube de ses 50 ans « Une thérapie de plus de deux ans, un gros travail de psycho-généalogie et des explications sur mes échecs ont ravivé mon intérêt pour la psychologie et je me suis lancée, à 47 ans, dans des études de psycho ».
Licence,-Master, le tout à distance : un parcours audacieux qu’elle va mener de front avec son travail et ses enfants, pendant 7 ans.
En 2008, à 54 ans, elle devient psychologue clinicienne et ainsi commence le reste de sa vie. « M‘éloigner de mes parents, mes combats, mes choix font que je suis apaisée aujourd’hui. Je me sens en sécurité alors que l’insécurité m’a toujours gouvernée. C’est le combat de toute ma vie qui m’a menée là où je suis aujourd’hui ».
Indépendante, farouche et revancharde, Liliane a réussi le pari de s’extirper de ses carcans grâce à ses décisions, ses libertés, et ses luttes acharnées.
Probablement le plus bel exemple qu’une mère puisse donner à sa fille.

 

Liliane, c’est ma maman, et son combat je l’ai suivi pas à pas, depuis toujours.
Grâce à elle, je suis forte, indépendante, et libre.
Grâce à elle, j’ai grandi dans l’admiration des femmes et des batailles qu’elles mènent en silence, sans ressentir le besoin de brûler leurs soutifs.
Grâce à elle, je comprends la notion de mérite, d’accomplissement et de lutte.
Parce que j’ai suivi tous ses combats, je sais que la vie peut être une sacrée pute, mais qu’il y a toujours une porte de sortie.
Parce que je l’ai vue se démener, j’agis avec passion et acharnement.
Parce que je l’ai vue se relever, je sais qu’on peut tomber.
Parce que rien ne lui a été épargné, je veux lui décrocher la lune.
Et parce que j’étouffe d’amour et de fierté pour elle, j’ai voulu lui consacrer ce portrait.

Bonne fête Maman !

Liliane_Marine_BB

 

Illustration : Marie Viard.

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4 thoughts on “Liliane, l’indépendance farouche

  1. Quel bel hommage rendu de la part de sa fille à sa maman.
    Très touchant, j en ai eu les larmes aux yeux.
    Ta maman est un bel exemple de détermination,d indépendance, qui a fait ses choix sans concession et capable de mener sa vie comme elle l entend tout en préservant ses enfants. Respect Liliane!
    Tu peux effectivement être fiere d elle!
    Tout quitter, repartir à 0 , ce parcours me parle puisque j ai dû faire des choix difficiles mais necessaires qui m ont permis de m accomplir et de m épanouir. Et de me rendre heureuse et plus forte sans rien devoir a personne.
    Merci pour ce bel exemple!
    ps : je trouve que sur la photo, ta maman à un air d Annie Girardot, une femme admirable également.

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